Geodis, c’est dégueulasse !

Geodis, c’est dégueulasse !

500 400 Plateforme d'enquêtes militantes

Pubblichiamo un’inchiesta della Plateforme d’enquêtes militantes sulle condizioni di lavoro all’interno della multinazionale della logistica Geodis, filiale della Sncf nel porto di Gennevilliers a Parigi. 

 

C’est en scandant ce jugement sans appel que les salariés de Geodis Gennevilliers rejoignent actuellement les cortèges de cheminots, contre la casse du rail. On ne peut que leur donner raison au regard des pratiques managériales mises en œuvre dans le plus gros entrepôt de ce géant de la logistique, situé sur le Port Autonome de Gennevilliers. Salaires de misère, intérim à outrance, conditions de travail déplorables et répression syndicale à grande échelle… Geodis cumule les raisons de se mobiliser. Mais Geodis est aussi une filiale de la SNCF, une filiale qui fait de gros profits. Et Geodis, c’est de la logistique, un secteur devenu stratégique pour bloquer l’économie. Ça tombe bien, les ouvriers de Geodis sont en lutte et ont besoin de notre soutien.

– Une caisse de solidarité circule pour soutenir la lutte : https://www.lepotcommun.fr/pot/x6tt2a10

– Des appels à mobilisation vont être lancés ces prochains jours. Faites tourner et venez nombreux !

– Une conférence-débat autour de la logistique est organisée le Mercredi 18 mars au Lieu-Dit : https://www.facebook.com/events/2151141885114011/

 

Un train peut cacher un entrepôt

Alors que les médias martèlent leurs discours bien rodés sur le secteur public « en déficit » et les cheminots « privilégiés », ils feraient mieux d’aller faire un tour dans les coulisses bien cachées de la SNCF. Derrière la vitrine que l’on connaît tous, celle du transport ferroviaire (déjà bien abimée), le groupe SNCF c’est aussi plus de 1200 filiales, contre seulement une centaine il y a 10 ans [1]. Et ces filiales font de gros profits, tout particulièrement les filiales logistiques.

SNCF Logistics est passé de 7 milliard d’euros de chiffre d’affaire en 2009 à plus de 10 milliards aujourd’hui, soit près d’un tiers de l’activité du groupe ferroviaire. Et la pépite de SNCF Logistics c’est Geodis, qui représente 80 % du chiffre d’affaires et 40.000 salariés. Détenue à 98,40 % par la SNCF, Geodis est implanté dans 67 pays, génère beaucoup de cash (+3% de CA en 2017) et continue de grossir. En 2008, le groupe s’est offert un beau cadeau avec l’acquisition d’IBM Global Logistics, plate-forme mondiale de pilotage des activités logistiques d’IBM, le géant de l’informatique. Et d’où vient tout cet argent ? De la SNCF, qui brade ses activités ferroviaires pour financer le développement de ses filiales en France et à l’étranger [2]. Le groupe se sépare de ses actifs, y compris s’ils sont rentables, comme en 2017 avec la vente de ses activités de location de locomotives puis de wagons…pour renforcer Geodis [3]. Programmée depuis des années, la stratégie de démantèlement est simple : à l’entreprise publique on laisse la dette et les filiales privatisées se chargent de récupérer les bénéfices [4].

La SNCF a de grosses ambitions pour Geodis. Elle veut doubler son chiffre d’affaires à moyen terme pour lui faire atteindre le peloton de tête des 5 plus grands acteurs logistiques au monde. En France, Geodis est le plus gros prestataire logistique et il suffit d’ouvrir l’œil pour constater que les entrepôts et les camions Geodis sont partout. Et tant pis si tout ça exerce une grosse concurrence envers l’activité de fret ferroviaire de la SNCF elle-même, creusant ainsi son déficit en remplaçant des wagons par des camions. Mais ce recours massif à la sous-traitance ne provoque pas seulement la dégradation massive du service public, il génère aussi du travail dégradé et précaire pour des milliers de salariés. Côté route, une enquête contre Geodis est en cours depuis 2016 pour travail dissimulé, suite à l’emploi de travailleurs détachés roumains dans des conditions déplorables [5]. Côté entrepôt, ce n’est pas vraiment mieux…

Un entrepôt surchargé.jpg

 

L’enfer en entrepôt

De l’extérieur, on voit surtout des camions, mais l’essentiel de l’activité de Geodis se passe dans de gros entrepôts, ces espèces de cubes de tôle ondulée qu’on voit fleurir le long des autoroutes. Dans ces nouvelles usines du monde industriel transitent tous les flux du capitalisme contemporain. La quasi-totalité des produits que l’on consomme passe par un ou plusieurs entrepôts avant d’arriver dans des points de vente, quels que soit les produits. L’industrie manufacturière a aussi ses entrepôts par lesquels transitent toutes les pièces détachées en provenance des pays à bas coût de production. En France, plus de 700 000 ouvriers bossent dans ce secteur, soulèvent des colis, trop de colis. Avec le bâtiment, le secteur logistique figure en tête du classement des accidents du travail et des maladies professionnelles. En cause : une organisation du travail qui génère des gestes répétitifs et des ports de charges lourdes, rythmés par des quotas de production et autres indicateurs de performance. Les outils numériques qui sont censés tracer les colis servent surtout à contrôler la main d’œuvre, que ce soit par guidage vocal dans les entrepôts de la grande distribution [6] ou sous la pression d’un écran tactile chez Amazon [7]. Mais chez Geodis Gennevilliers, on bat tous les records dans le niveau d’exploitation…

La plateforme de Gennevilliers est la plus importante en France (80 000 colis traités par jour) et celle qui génère le plus de profits. À l’intérieur, on voit passer de tout, de la lettre postale aux animaux vivants, en passant par les parechocs de voiture et les colis Amazon. Une partie des ouvriers circulent aussi à toute vitesse puisque la direction utilise massivement les contrats intérimaires. Dans les espaces de production, on compte 70 CDI pour 120 intérimaires. Ces ouvriers ne sont pas vraiment flexibles, mais plutôt sous pression, puisque la plupart d’entre eux reste des années dans l’entrepôt : ils font les 18 mois légaux, attendent 6 mois de carence, puis sont réembauchés, et ainsi de suite. Une bonne manière pour l’entreprise d’externaliser non seulement la gestion des contrats mais aussi les coûts sanitaires en cas de maladie professionnelle. Si des intérimaires se plaignent de leurs conditions de travail ou d’un mal de dos, ils s’exposent à la fameuse « fin de mission », un renvoi sans préavis.

Les locaux, les chariots transpalettes et les machines de tri sont vétustes, le risque d’accident est partout, aucun investissement majeur n’ayant été engagé depuis des années. Dans des images diffusées par des salariés, on peut voir des animaux morts ou des produits toxiques renversés sans que la direction ne s’en inquiète. Le convoyeur mécanique qui traverse l’entrepôt est constamment embouteillé, les espaces de travail sont envahis de colis empilés et les chariots élévateurs sont surchargés. Grâce à des montages juridiques complexes – l’entrepôt est par exemple une entité juridique propre, extérieure au groupe – les profits générés repartent on ne sait où et personne n’en voit la couleur à Gennevilliers. Et sûrement pas les ouvriers, dont certains n’ont jamais été augmentés après 20 ans de carrière. La direction préfère accorder des primes individuelles, de façon totalement arbitraire, pour mieux diviser les collectifs. Parmi les anciens, ceux qui osent se faire entendre sont parfois déplacés sur des postes pénibles, une sanction qui détruit les corps.

Une grève pour pas qu'on creve.jpg

 

« Une grève pour pas qu’on crève »

La logistique est un secteur où l’implantation syndicale est difficile. Le statut des intérimaires limite les possibilités d’engagement et une partie des titulaires préfère quitter l’entrepôt pour se protéger de la dégradation physique. Au niveau des structures syndicales, la convention professionnelle propre à la logistique n’existe que depuis 2004 et de nombreux entrepôts sont rattachés soit au commerce, soit au transport. Dans ces deux fédérations et pour les principaux syndicats, les ouvriers de la logistique sont parfois invisibilisés de la même façon qu’ils le sont en général dans la société. Par exemple, les ouvriers des entrepôts sous convention du transport ne bénéficient pas des Congés de Fin d’Activités accordés aux chauffeurs routiers, qui leurs permettent de partir en retraite à 57 ans. Dans le commerce, on soutient les supermarchés mais on parle peu des entrepôts, même si la Fédération CGT Commerce a récemment voté une motion de soutien aux grévistes d’Amazon dont l’action est devenue visible ces dernières années [8].

Malgré tout, l’entrepôt de Geodis Gennevilliers bénéficie d’une implantation syndicale forte. Une section CGT est en place depuis 1991 – suite à une longue grève pour un 13ème mois – et le portrait de son fondateur trône toujours dans le bureau du CE. Au quotidien, les relations sont plus que conflictuelles avec un encadrement qui n’hésite pas à assigner les élus syndicaux à leurs origines, en les accusant de faire de la « propagande islamiste » ou en leur prédisant qu’ils finiront « fichés S », un comble pour des cégétistes aguerris. En 2015, une grève d’un mois a paralysé la plateforme, l’entrepôt étant entièrement bloqué pendant 12 jours, jour et nuit, jusqu’à une intervention des CRS. Les salariés grévistes réclamaient une revalorisation des salaires, de meilleures conditions de travail, une prime exceptionnelle de 600 euros et l’embauche des intérimaires. Dans certains secteurs de l’entrepôt, la totalité des ouvriers était en grève. Contrainte de négocier, la direction finira par utiliser des sanctions pour « faute lourde » et des pressions judiciaires pour éviter d’avoir à trop lâcher.

Depuis cet épisode marquant, la répression syndicale bat son plein dans l’entrepôt. La lutte aussi tourne à plein régime puisque deux débrayages ont eu lieu en février 2018, suivi d’un nouveau blocage de l’entrepôt le 22 mars. Venus en soutien, des membres de l’Union Locale CGT de Gennevilliers, des ouvriers du Port Autonome et des militants de nombreuses entreprises (La Poste, SNECMA, Monoprix, Air France…) ont repoussé les camions durant trois heures. Les « salaires misérables » et le recours « massif et abusif aux intérimaires » figurent toujours sur les tracts, mais cette fois ce sont aussi les sanctions envers les élus CGT qui sont dénoncées : convocations à des entretiens disciplinaires, mises à pied, intimidation et harcèlement, retraits sur salaire arbitraires… À l’heure actuelle, sur 15 élus CGT, 11 sont menacés de licenciement et 3 sont en arrêt maladie suite aux pressions managériales. Les motifs de licenciement ne sont pas valables d’après l’inspection du travail – il s’agit principalement de paroles reprochées sans fondement – mais peu importe, puisqu’en attendant les jugements c’est le portefeuille des salariés qui est directement touché. Les sanctions font mal, d’où la création d’une caisse de solidarité [9], mais pas au point de décourager les ouvriers en lutte, surtout pas en plein mouvement social…

Manifestation en soutien aux cheminots.jpg

 

Et nous dans tout ça ?

Comme nous, vous avez peut-être croisé les ouvriers de chez Geodis ces derniers temps, si vous participez d’une façon ou d’une autre au mouvement en cours. Ils font du bruit dans les cortèges de cheminots, sont dans les facs quand il le faut, dans les blocages de postiers si besoin, avec les salariés grévistes de Carrefour, avec ceux d’Air France, de la SNECMA…

Viendra bientôt le moment où eux-mêmes auront besoin d’un coup de main. L’enquête militante actuellement en cours s’inscrit dans cette démarche de soutien aux luttes, non seulement en tant que construction d’un savoir commun mais aussi en tant que mode d’intervention. Au-delà de Geodis, la logistique est devenue un secteur stratégique pour faire pression sur le capitalisme, pour bloquer ces flux qui nous gouvernent. Ces dernières années, les luttes qui ont émergé dans des entrepôts en Italie, en Allemagne ou en Pologne par exemple, ont montré à quel point ce potentiel mérite d’être amplifié. C’est ce foisonnement qui a fait émerger le projet d’une enquête et qui le porte aujourd’hui. Mais si les Geodis sont visibles, c’est parce qu’ils sont mobilisés, pendant que des situations similaires sont maintenues dans l’ombre. Il reste donc beaucoup à faire pour que les ouvriers et les ouvrières[10] de la logistique occupent la place qu’ils méritent dans un mouvement social de grande ampleur.

Une bonne raison, parmi d’autres, de sortir un peu de nos manifs, de nos facs, de nos gares… pour soutenir ces luttes et bloquer de l’entrepôt.

(First published here)

[1] https://www.bastamag.net/Comment-la-SNCF-a-cree-des-centaines-de-filiales-pour-mieux-preparer-le

[2] En 2016, l’opérateur historique du train français réalisait un tiers de son chiffre d’affaires à l’international, contre seulement 12 % il y a dix ans.

[3] https://www.lesechos.fr/19/06/2017/LesEchos/22468-068-ECH_logistique—la-sncf-prete-a-s-alleger-pour-soutenir-geodis.htm

[4] Ce sur quoi les experts comptables du Monde ont volontairement fermé les yeux en titrant l’édition papier du vendredi 13 Avril « Enquête sur les dettes cachées de la SNCF », sans jamais évoquer les profits cachés.

[5] Comme l’a souligné la camarade Elise Lucet dans un récent reportage intitulé « Salariés à prix cassé : le grand scandale », https://www.dailymotion.com/video/x545l7f (à partir de 1:12:45)

[6] https://journals.openedition.org/nrt/240

[7] http://www.platenqmil.com/blog/2018/02/25/work-hard-have-fun-make-history-amazon-et-la-contre-revolution-logistique–un-regard-depuis-litalie

[8] Lors du 15ème Congrès de la Fédération CGT du Commerce et des Services, en mars 2018.

[9] https://www.lepotcommun.fr/pot/x6tt2a10

[10] Chez Geodis comme dans la plupart des entrepôts, la main d’œuvre ouvrière est très majoritairement masculine (80% d’hommes dans le secteur). Mais dans certains domaines – comme le textile, le e-commerce ou la pharmaceutique – les femmes sont nombreuses, parfois majoritaires et exposées à des conditions de travail similaires.

 

 

 

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